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Formidable binôme : traducteur et relectrice
En juin 2020, alors que le monde se tenait en équilibre sur le haut de la première vague du covid-19, j’ai été contactée par un traducteur cherchant une relectrice. Celle avec qui il travaillait depuis plusieurs années prenait sa retraite et il était en quête d’une nouvelle professionnelle pour améliorer, peaufiner, enrichir ses traductions. Il souhaitait trouver une personne fiable pour une collaboration régulière à long terme.
Multiplume·s existait depuis à peine un an. À cette époque, mes clients étaient essentiellement des écrivains que j’accompagnais ponctuellement, des étudiants dont je corrigeais les mémoires, et une entreprise pour laquelle j’assurais – et j’assure toujours – la mission d’assistante de direction.
Le traducteur était francophone et travaillait principalement sur des œuvres littéraires anglaises et néerlandaises. Pour vérifier si mes prestations répondaient à ses exigences, il m’a demandé de relire quelques pages d’un ouvrage qu’il était en train de traduire en français. L’auteur était un homme politique, le livre portait sur la crise sanitaire en cours. Les instructions du traducteur étaient simples : corriger tout ce qui doit l’être, améliorer et enrichir tout ce qui peut l’être.
L’évaluation a visiblement été concluante, puisque près de quatre ans plus tard, nous avons à notre actif sept romans, un essai politico-historique et de nombreux articles et autres productions écrites. J’emploie délibérément les termes « à notre actif », car le travail entre un traducteur et une correctrice-relectrice est un véritable partenariat.
Message reçu !
L’acte de traduire et celui de « rédiger juste » sont pour moi deux exercices intellectuels bien différents. Ils sont des cercles sécants, avec des attributs exclusifs et quelques caractéristiques communes. Le tableau de Vassily Kandinsky que j’ai choisi pour illustrer cet article évoque à merveille ce que je vous énonce là.
Le traducteur et la correctrice ont le même objectif : le lecteur doit recevoir parfaitement l’information transmise. Ils utilisent tous deux les outils de leur besace de spécialistes pour que le message soit intelligible et porte tout ce que l’auteur a souhaité exprimer.
Un autre point commun – et non des moindres – réside dans le fait qu’ils ne sont pas les auteurs de ce qu’ils écrivent ou corrigent. Outre les compétences techniques de traduction et de correction, ils doivent faire preuve d’une grande capacité à se mettre dans la peau d’un l’autre, à se projeter dans des postures qui ne sont pas les leurs pour ne pas dénaturer le propos.
Dans l’article de blog du mois de janvier, je vous parlais largement du plaisir que j’éprouve à rédiger un texte fluide et éloquent, énonçant avec clarté ce que l’auteur avait exactement en tête. Pour ce faire, j’ai besoin de rencontrer la personne pour qui j’écris. J’ai besoin de connaître sa manière de s’exprimer, distinguer ce qui est important pour elle, ce qui la fait vibrer. Ensuite, je peux tenter de m’approcher de son expression, de mettre mes mots à sa disposition, en veillant à ne pas teinter ses textes de mes couleurs personnelles.
Le traducteur n’est pas dispensé de cette nécessaire empathie. Avec une « légère » nuance : il doit retranscrire les termes d’autrui dans une autre langue. En premier lieu, sa maîtrise des deux idiomes doit être exemplaire, ce qui n’est déjà pas une mince affaire en soi. Lorsque j’observe l’infinité de subtilités de la langue française, je considère qu’une personne jonglant avec celles d’une seconde langue est un virtuose.
Le traducteur est un passeur
Les expressions d’une langue reflètent les valeurs, l’histoire, les traditions d’un pays. Elles se sont construites au fil des siècles et sont parfois intraduisibles dans une autre langue. Prenons un petit dialogue :
« Pourquoi as-tu mis les pieds dans le plat, avec ma mère, à midi ?
– Tu ne vas pas en faire tout un fromage ! Elle se regarde le nombril à longueur de journée, et elle ouvre des yeux de merlan frit quand on lui montre qu’elle s’est fait rouler dans la farine. Elle ne peut pas se plaindre de ne pas pouvoir joindre les deux bouts, alors que tous les marchands de tapis font la queue devant sa porte parce qu’ils savent qu’on peut lui faire avaler des couleuvres et qu’elle achète de la daube !
– Oh tu me gonfles ! Je te conseille de débarrasser le plancher, car j’ai la moutarde qui me monte au nez ! »
Alors, alors… Comment peut-on imaginer représenter dans une autre langue toutes les « subtilités » et les images de cette escarmouche ? Il faudra tout d’abord que le traducteur connaisse éminemment la langue d’origine ET la langue de destination pour trouver des équivalents. Et le résultat final ne pourra jamais être tout à fait analogue au texte de départ. Il pourra retranscrire une ambiance, un niveau de langue, mais le lecteur du texte traduit aura-t-il en tête les mêmes images que celui qui aurait lu le texte d’origine dans sa langue ? Le traducteur pourra « tendre à », mais par nature, ses productions ne seront jamais absolument identiques au texte d’origine. Il devra composer avec l’imperfection intrinsèque à sa matière.
Le traducteur établit donc des passerelles culturelles. Sa connaissance des deux cultures et des deux langues lui permet de transposer une information dans un monde différent, en utilisant des termes parfois tout autres.
Il sera régulièrement confronté au dilemme suivant : faut-il prioriser le sens ou la traduction littérale ? À quel endroit situer l’infidélité au texte d’origine ? Est-il préférable que les mots restent « intacts » dans une autre langue, ou que le lecteur saisisse au plus près l’idée exprimée, quitte à la traduire par une locution totalement dissemblable dans la langue de destination ?
C’est à cet endroit que l’intervention d’une correctrice est intéressante pour un traducteur. À l’instar de ce dernier, elle sera attentive à la juste proposition et au meilleur énoncé possible en français.
Formidable binôme
Le traducteur puise dans ses connaissances pour traduire, la correctrice utilise sa palette de mots pour améliorer et enrichir. Elle recevra le texte dans sa propre culture et vérifiera qu’il « résonne juste », quitte à déconstruire une phrase et la reconstruire autrement pour qu’elle corresponde à la syntaxe du français. Elle va remplacer des formulations parfois littérales par des expressions purement françaises, familières à nos oreilles.
Ce travail est chronophage et relève, comme j’écrivais plus haut, d’un exercice intellectuel distinct de celui de la traduction.
Chaque traducteur opère différemment : certains préfèrent consacrer plus de temps à travailler un même texte, accomplissant successivement les tâches de traduction puis d’amélioration.
D’autres choisissent de déléguer le second aspect, se dégageant ainsi des heures et de l’énergie pour d’autres missions requérant exclusivement leurs compétences de traducteur, là où ils excellent. Ils gardent la maîtrise du texte, puisque toutes les suggestions de la correctrice ne seront intégrées qu’après leur validation.
Ces bientôt quatre années de partenariat avec « mon » traducteur nous ont permis de gagner en efficacité dans nos pratiques respectives. Il peut traduire une phrase simplement, sans chercher à affiner, car ma connaissance de son écriture autorise, je le crois, une économie des précisions qu’il aura à apporter.
Au-delà des critères que le traducteur retiendra pour arrêter son choix – travailler seul ou en partenariat avec une correctrice –, il en est un qui prévaut sur le gain de temps ou d’argent : la qualité du texte produit.
Parce que travailler à deux, c’est redoubler de vigilance face aux fautes et développer deux fois plus de créativité pour trouver le mot juste. Cela n’a pas de prix.
Crédit illustration : Wassily Kandinsky, Deepened Impulse (1928) - https://www.wassilykandinsky.net
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