J’aime mon métier

Gourmandise…

Parce que j’aime jouer avec les mots et que les mots se jouent de moi.

J’aime qu’ils se plaquent comme un flash à ma conscience ou se tortillent pour cheminer jusqu’à ma mémoire.

J’aime qu’ils glissent sur la peau de mes émotions ou s’alignent sagement sur la ligne que je leur ai réservée.

J’aime leur diversité et leur subtilité, la rondeur du « o » et l’âpreté du « k », le stoïcisme du « m » et l’ambition du « l ».

J’aime leurs jeux légers lorsqu’on leur lâche la bride autant que leur poids quand chacun d’eux compte.

J’aime farfouiller leurs entrailles lorsque je veux m’assurer que je tiens le bon, ausculter leurs racines jusqu’aux tréfonds de leur étymologie.

J’aime vérifier leur tenue lorsqu’ils sont sous la lumière, l’accent bien droit, le pluriel sensé, l’accord discipliné.

Et enfin… J’aime lorsque c’est là, lorsque c’est exactement cela que je souhaitais formuler, lorsque les mots s’articulent avec fluidité et résonnent comme la symphonie que j’entendais précisément leur faire jouer.

J’ai l’immense fortune de vivre de cette gourmandise de l’âme. Mon métier est d’écrire, d’écrire pour vous. Je suis caméléon pour vous. Je vous rencontre, au moins dans vos intentions. Je m’intéresse à vos besoins et à vos désirs pour mettre mes mots au bout de vos doigts, que vous soyez écrivain, étudiant, traducteur, ou juste un être humain désemparé par l’indocilité de ses propres mots. 

Oui, les mots sont facilement rebelles. Indomptables, même, parfois. Il m’est arrivé à maintes reprises d’entendre des personnes m’annoncer qu’ils maîtrisaient ces insoumis, oubliant qu’ils pouvaient se moquer de nous en d’insupportables contresens et d’insidieuses subtilités grammaticales. 

Maudit français…

Le français est une langue magnifique, mais terriblement ardue. Elle en décourage plus d’un, avec ses innombrables règles pour lesquelles il existe souvent autant d’exceptions, tel un infini meuble à tiroirs. L’orthographe est rétive : lorsque l’on croit avoir saisi l’un de ses principes, il finit par s’échapper et on réalise qu’il s’agissait d’un arbre cachant une forêt de difficultés. Et je vous épargne les méandres de la grammaire et sa cousine la conjugaison, caracolant toutes deux allègrement sur des usages spécifiques ou des énonciations dignes du Moyen-Âge. Pour intégrer toutes ces particularités, il eût fallu que nous bûchassions un tantinet… On l’entend, le Moyen-Âge, ici, non ? 

Ses règles de prononciation sont souvent bien nébuleuses pour les étrangers aspirant à parler ou écrire dans la langue de Molière, puisqu’un mot peut se prononcer différemment en fonction du sens qu’on veut lui donner, ou du contexte dans lequel on le place. Prenez le mot « sens », que je viens juste d’écrire : il peut être un verbe conjugué dans lequel le « s » final se dérobe à l’oreille, ce qui ne sera pas le cas si on souhaite évoquer la notion de signification. Plusieurs sons peuvent avoir la même graphie et à l’inverse, plusieurs graphies peuvent produire le même son. 

Le français exige donc une rigueur absolue. Il ne peut y avoir « d’à peu près », cela ne fonctionne pas. Il demande du travail, des vérifications permanentes, voire des révisions. Les rectifications orthographiques de 1990 n’ont pas facilité la tâche des rédacteurs. À la fin des années 80, le gouvernement s’est inquiété du déclin de l’utilisation du français, imputé spécifiquement à sa « criminelle orthographe », ainsi que l’imageait Paul Valéry. L’objectif initial de cette réforme était donc de simplifier le français, en supprimant ça et là des traits d’union et autres accents circonflexes. Après moult débats sur lesquels devait statuer l’Académie française, nous sommes restés au milieu du gué : l’orthographe rectifiée est validée, mais… elle n’est pas obligatoire. Cette conclusion de Normand est notamment possible car le projet apparaît dans les « documents administratifs » du Journal officiel de la République française, qui n’ont aucune valeur légale impérative. 

En tant que correcteur, nous devons « choisir notre camp » entre orthographe traditionnelle et orthographe rectifiée, en veillant à nous tenir à une seule d’entre elles tout au long d’un même texte. J’ai pris l’habitude de demander à mes clients s’ils avaient une préférence. La plupart d’entre eux ignorent tout de cette finesse et n’y accordent que peu d’importance…

Face à la complexité du français, je ne peux qu’être humble. Et faire preuve d’une pleine et entière indulgence à l’égard de celles et ceux qu’elle déconcerte et embarrasse. Je ne juge jamais les faiblesses en français des personnes qui me confient un travail. Tout le monde peut être en difficulté pour rédiger un texte. Je suis même convaincue que les grands pontes de la grammaire peuvent être envahis de perplexité devant une tournure de phrase dont ils doutent de la pertinence. 

Le mot juste…

Malgré ces écueils, j’aime profondément la langue française. Et je la connais assez bien pour savoir qu’elle est respectable dans ses subtilités. Comme une symphonie est magnifique parce qu’elle naît d’une multiplicité d’instruments joués en harmonie, la bonne note, le bon moment, le bon rythme. 

J’aime mon métier pour cela, pour ce défi quotidien de trouver le mot juste et de l’articuler de manière heureuse dans une phrase, puis dans un paragraphe, puis dans un chapitre, puis dans un livre. 

Je suis régulièrement sollicitée par des étudiants qui me délèguent la correction de leur mémoire ou de rapports. Je peux être amenée à travailler autant sur une thèse de pharmacien que sur un mémoire d’expert-comptable et chaque fois, j’acquiers des connaissances sur un nouveau sujet, ce qui n’est pas pour me déplaire. Mon intervention comporte souvent des missions plus étendues que la révision de l’orthographe et la syntaxe : mise en page, suggestions d’amélioration, structuration. Quel que soit le domaine, la structure est primordiale car elle permet à l’évaluateur de vérifier que l’étudiant a une perception claire et construite de son sujet. Dans ces circonstances, ma place de tiers, de lectrice néophyte, s’avère précieuse pour le rédacteur, d’autant que mon passé de cadre m’a largement familiarisée avec les notions de structure…

Caméléon…

L’objectif est toujours de transmettre un message. Que ce soit dans un mémoire d’étudiant ou dans un roman, l’information doit être reçue comme l’émetteur l’a exactement envisagé. Là est ma mission. C’est à cet endroit que je deviens caméléon. 

Ma priorité est de ne pas dénaturer le propos, de ne pas modifier fondamentalement les tournures des textes qu’il m’est demandé de corriger ou d’améliorer. Pour accomplir cette mission, j’ai besoin de connaître les aspirations des personnes pour qui j’écris, je dois « sentir » ce qui est important pour elles. Je m’efface pour leur laisser toute la place, j’oublie ce qui prévaut pour moi et j’endosse pour un temps d’autres intentions, je visite d’autres formulations, un autre style d’écriture que le mien.

Je suis une travailleuse de l’ombre, mon nom n’apparaît nulle part. Je vis bien cet anonymat, il fait partie de l’équation. Je n’ai pas de frustration lorsqu’un ouvrage sur lequel j’ai travaillé rencontre la popularité en librairie. J’en suis très heureuse, j’éprouve de la fierté d’avoir pu, dans une certaine mesure, participer à ce succès. Mais je n’aspire pas à ce que cela soit public. Le savoir suffit à me contenter et à me motiver pour poursuivre la belle mission que je me suis confiée : mettre mes compétences rédactionnelles au service de ceux qui peuvent en avoir besoin.

Facebook
LinkedIn